Rien ne s'oppose à la nuitDelphine de Vigan
Jean-Claude Lattès
Le titre Rien ne s'oppose à la nuit emprunte les paroles de la chanson Osez Joséphine d'Alain Bashung.
La mention "roman" est une élégance que justifie Delphine de Vigan; la mise en écriture de la vie de sa mère implique nécessairement une transformation, une altération de la réalité, on peut donc parler de "fictionnalisation" (osons le néologisme!) d'une réalité.
Il s'agit surtout d'un essai biographique consacré à Lucile, la mère de l'auteure et narratrice, la très belle femme que l'on découvre sur la couverture.
Une des trois parties du livre relate l'enfance et l'adolescence de Lucile à partir des témoignages de ses frères et s½urs ; l'auteure creuse alors dans la mémoire familiale en essayant de reconstruire des souvenirs souvent contradictoires, altérés par le temps et l'inconscient.
Plus que la question de la réalité, l'auteure pose la question de la vérité qui lui tient à c½ur tout au long du roman; la vérité pour ne pas trahir la mémoire de sa mère mais aussi de ses proches.
En plongeant dans le passé des Poirier, on découvre une famille en apparence idéale, comme celle qui apparait dans le reportage télé qui lui fut consacrée (une fratrie unie et joyeuse; des parents rieurs et généreux; une maison accueillante et vivante) or dès que l'on gratte le fragile verni, on découvre des secrets dérangeants qui ont pu avoir une incidence sur les différents traumatismes et troubles de Lucile.
Le père joyeux et attendrissant écrivait dans un journal collabo pendant la guerre, trompait sa femme à tout-va, abusait de certaines de ses filles qui ne surent comment refuser ses avances...
Trois frères de Lucile sont morts (accidents, suicides). Tom, le dernier des neuf enfants est trisomique.
Le roman est aussi une quête identitaire; écrire pour mieux se connaître mais aussi pour comprendre la mort de Lucile.
Delphine de Vigan nomme sa mère par son prénom, peut-être pour prendre de la distance, en faire un personnage à part entière, se donner le courage de la reconstruire à sa façon, comme elle était dans ses souvenirs les plus tendres mais aussi les plus cruels.
L'architecture narrative suit une trame chronologique à partir de la vie de Lucile (de sa toute petite enfance à son suicide), mais l'auteure y insère avec pudeur ses difficultés à écrire, ses doutes quant à cette entreprise littéraire déstabilisante.
On ne sombre à aucun moment dans l'exhibitionnisme du drame et l'auteure ne rend pas le lecteur complice de voyeurisme. Tout pathos est banni. Delphine de Vigan reste pudique, sans s'interdire pour autant la violence qu'implique l'ouverture de cette véritable boite de Pandore.
L'écriture est juste, on sent qu'elle se cherche souvent, elle est parfois même hésitante, le rythme de la narration varie (notamment lorsque Delphine retrouve sa mère morte, tout s'accélère comme les battements de son c½ur), tout cela rend le texte plus humain et sincère.
Rien ne s'oppose à la nuit est l'histoire sombre, parfois opaque d'une famille presque comme les autres, hantée par ses secrets, ses mensonges, ses hypocrisies, ses traumatismes et ses trahisons.
Le travail de "restauration" de la mémoire de sa mère est profondément émouvant et sincère. On suit la vie de Lucile pas à pas de l'appartement de Versailles avec ses frères et s½urs, aux différents établissements psychiatriques qui l'ont accueillie.
On se perd aussi dans les errances lyriques de son regard. Lucile aimait Baudelaire et son "Ailleurs", elle avait comme lui cette hypersensibilité qui fait que la vie vous éreinte un peu plus qu'aux autres; le jour des obsèques Delphine de Vigan a lu un des poèmes préférés de sa mère, L'invitation au voyage: [...] Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête [...] où le bonheur est marié au silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller mourir. C'est là qu'a décidé de partir Lucile, lasse de vivre au bord du précipice et malade d'un cancer. Malgré tout, l'auteure parvient à comprendre et à respecter le geste de sa mère qui est morte ainsi qu'elle le souhaitait: vivante.
Le roman est noir, l'auteure s'est construite (et déconstruite car elle y a laissé une partie d'elle-même) à travers la maladie de sa mère qui souffrait de troubles bipolaires. Souvent les rôles d'enfant et adulte étaient inversés.
A la façon d'un puzzle qu'elle reconstruit au fur et à mesure qu'elle recueille des informations, Delphine de Vigan revisite ce passé, cette vie qui lui a échappée tant au sens propre comme au figuré.
Si souvent l'auteure ne cache pas sa rage, (aussi bien face aux abus sexuels de son grand-père et aux silences complices de sa famille que face à ses propres réactions maladroites et déplacée auprès de sa mère), elle ne juge pas, elle relate tout simplement, en prenant la distance d'un auteur.
Rien ne s'oppose à la nuit est un roman profondément émouvant tant il vous prend aux tripes parce que l'écriture est juste et délicate, sans pathos. Un livre d'une grande sensibilité, un très beau texte.











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trok-livres, Posté le jeudi 09 février 2012 12:33
Sacré avis! Je comptais l'acheter pour une amie...